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Lycée Pauline Roland – Réflexions sur une défaillance

Twitte, affiche, partage

C’est en rédigeant mon article sur le féminisme du XIXᵉ siècle, que je suis tombé sur un fait inattendu en explorant le site web du Lycée Pauline Roland de Chevilly-Larue (Académie de Créteil). Alors que je bouclais ma présentation de cette grande figure contemporaine de Victor Hugo, connue pour son socialisme et son féminisme, je m’apprêtais à agrémenter mon texte de son portrait. Je tape donc son nom sur la fenêtre de recherche du célèbre moteur. Et là, tout a basculé…

 

 

 

1. Examen iconographique au Lycée Pauline Roland

Résultats Google « Pauline Roland » le 07 mars 2025

Deux versions d’une même image apparaissent. Noir et blanc et coloré. Ok, soit. Google fait son job : à droite, un extrait de sa fiche Wikipédia avec les infos classiques – état civil, dates, quelques infos – et en haut, le portrait correspondant. Parfait, je pourrais cliquer, télécharger, et hop, illustrer mon article. Mais j’ai cette manie de fouiller les premiers liens, histoire de glaner des détails peut-être intéressants.

 

Le Lycée Pauline Roland surgit dans les résultats. Je clique, direction la rubrique « Qui est Pauline Roland ? ». La page défile sous mes yeux : rien de neuf pour moi, mais je salue l’hommage. 

Page du Lycée Pauline Roland au 07 mars 2025

Mieux encore, ils ont commandé une fresque street art à un artiste – un certain James Cochrane, mentionné sur Facebook en 2020 – pour immortaliser son visage dans la cour. Claaasse…

Cour du Lycée Pauline Roland – Visite virtuelle

À ce moment-là, un détail me chiffonne. Oh… rien de bien méchant. C’est juste en rapport avec une habitude que j’ai prise, dans le cadre de ma charte éditoriale. J’ai beau l’avoir imaginée entre deux riffs de Metallica, en caleçon allongé sur mon tapis un soir d’été, c’est pas pour autant que je dois manquer à mes devoirs de créateur de contenu.

 

À savoir, citer une source selon des normes généralement établies au sein des institutions de recherche, telle que le préconise par exemple l’université Lyon 3. Indispensable à mes yeux, autant qu’à ceux du lecteur. Par intégrité et par le soucis du travail bien fait, je me dois d’accompagner tout document écrit ou iconographique, d’une légende indiquant la source.

 

Pas de référence sur le site du lycée. Éducation nationale oblige, je m’attendais à mieux. J’hésite. Dois-je faire confiance et archiver l’image, m’évitant ainsi de précieuses minutes de recherche pour gagner du temps (je suis lessivé) ? Et là, dans un coin de ma tête, Louis XVIII surgit et me glisse doucement à l’oreille : « L’exactitude, mon ami, c’est la politesse des rois. – Merci de me l’avoir soufflé Sire. »

© georgesand.be

Je me rends donc sur l’encyclopédie en ligne et y découvre… Rien. Tiens…

 

Serait-ce un oubli de la part des rédacteurs du site ? Je consulte l’historique des modifications. Toutes. Rien. Je renouvelle alors ma recherche de Pauline Roland sur Google, par image cette fois, qui pourrait me permettre de mettre la main sur d’autres postures de la féministe. Ce qui est relativement courant. Je déniche un portrait finalement identique, associé à Louise Michel sur le site de l’association la Commune 1871. Mais… Source ou notice brillent là encore par leur absence.

Page Association La Commune 1871 au 07 mars 2025

J’active donc mon ultime solution : une recherche inversée à partir de l’image que propose le Lycée Pauline Roland. On verra bien… Premier résultat, Wikipédia, à nouveau. Le fichier mentionne en légende…

Attention :

 

 

 

 

Flora Tristan. Mais est-ce bien elle ? La source indique Gallica, ce qui est prometteur, puisque la BnF représente une excellente autorité en la matière.

 

Ce document atteste qu’il s’agit bien de Flora Tristan, décédé en 1844. Celle qui a tenté de constituer l’union ouvrière (également titre de son livre), dans le but de former un syndicat protecteur et puissant. Féministe à l’image de Pauline Roland par ailleurs, luttant comme elle contre les inégalités. 

Gallica – Flora Tristan, Le Charivari, 22 février 1839

Prénom et nom figurent sous le dessin. Alors… Est-ce une preuve suffisante ? Après tout, un journal de l’époque peut commettre une faute. Toutefois, en effectuant une recherche grâce au panneau de navigation de Gallica (c’est pour ça que j’adore le travail d’archivage qu’il réalisent !), la correspondance est définitivement établie.

Ibid. En bas à droite

Cet extrait tiré du journal nous donne d’ailleurs l’occasion d’enfoncer le clou. D’abord en apprenant que la personne décrite correspond bien à Flora Tristan, puisque celle-ci a effectivement été victime d’un mari violent. Ensuite, en lisant la dernière phrase de l’encadré et levant totalement le doute sur l’identité : « Ce portrait est d’une parfaite ressemblance ». On se demande s’ils avaient prévu le coup !! Z’ont dû s’dire, tiens, rajoute une couche au cas où 🤭 (hé, on peut rigoler. Un peu).

 

Annonçons maintenant avec clarté la première conclusion de cet article : le lycée Pauline Roland, a réalisé une fresque honorant la mémoire de cette militante féministe. Pourtant, l’image ne représente pas Pauline Roland, mais Flora Tristan (1803-1844), une autre grande figure du féminisme. 

Flora Tristan, la seule, la vraie, l’unique.

Passons au chapitre suivant : comment cela a-t-il pu arriver ?

2. Se remettre en question

❌ Une erreur sur une page web peut être rapidement corrigée. On retire le coupable, on modifie, hop ni vu ni connu. 

 


❌ Une fresque, en revanche, représente un investissement financier et un engagement éducatif.

 

Ok, j’entends déjà des djeun’s dire miskine c’est la loose… On se calme.

 

Est-ce vraiment grave ? Non.

 

La violence scolaire c’est grave.

 

Le harcèlement scolaire c’est grave.

 

L’échec scolaire c’est grave.

 

Y a-t-il un impact moral ?

 

✅ NON. Pas directement.

 

✅ Toutefois,

Comme on peut supposer un impact sur le plan éducatif et sur une mission d’exemplarité, cela engage à certains égards une responsabilité morale. Celle d’être intransigeant dans la diffusion des faits historiques.

Fresque en cours de réalisation au Lycée P. Roland – Facebook

❌ Pauline Roland défendait l’éducation… Ironique de lui rendre hommage avec une erreur aussi évitable. Oui, parce que malgré ma longue présentation, moi, créateur de contenu autodidacte, j’ai mis 10 secondes pour remonter à la source avec une recherche inversée. Les fonctionnaires censés faire preuve d’une meilleure compétence, ont zappé les bases de la méthodologie. Déficit structurel ? Manque de bon sens ? Je ne pointe personne en particulier, mais ça interroge…

 

Comment une institution éducative a-t-elle pu se fourvoyer ainsi ? Est-ce qu’il s’agit d’une source à laquelle on a fait – aveuglément – confiance ou d’une autre méprise dont j’ignore de toute manière les tenants ?

 

Quoi qu’il en soit, cela va à l’encontre des principes fondamentaux de la méthodologie liée à l’attribution d’une image.

 

Un déficit d’exactitude.

 

À fortiori, ça entre également dans le cadre de la critique des sources, matière pourtant enseignée (plus ou moins ?) au lycée (EMI). 

© Benoît Brisefer, Le Lombard – Tome 10

  • L’EMI apprend aux élèves à analyser les images, à questionner leur provenance et à utiliser des outils de recherche inversée pour vérifier leur authenticité

 

  • L’Éducation nationale promeut également l’usage de sources fiables et reconnues, telles que les bases de données officielles ou les archives institutionnelles (ex. : Gallica, BnF)

 

  • L’erreur du Lycée Pauline Roland montre que l’esprit critique ne doit pas être un simple concept théorique, mais bien une pratique quotidienne y compris au sein des institutions éducatives

 

  • En confondant deux figures historiques majeures, l’établissement envoie un message contradictoire aux élèves sur l’importance de vérifier les informations visuelles

 

Certes, cette faute regrettable ne doit pas remettre en cause l’ensemble des institutions. L’erreur est humaine (errare humanum est), et qui n’en a jamais commis ? Moi-même, j’en ai fait dans ma carrière (certains de mes anciens collègues peuvent en témoigner). D’ailleurs, cet article n’a pas vocation à remettre en doute la qualité d’enseignement dispensé par l’établissement.

 

Quoique… Si on gratte un peu : est-ce que l’erreur du lycée pourrait être interprétée comme un symptôme de la baisse du niveau éducatif en France ? Là, je pointe l’ensemble de l’institution, non un établissement en particulier. Cette question semble légitime, non ? Je me garde d’ailleurs bien de donner une réponse.

 

Comme l’a souligné Aude Denizot, le niveau des élèves, y compris des meilleurs, est en baisse depuis plusieurs années. Même les étudiants les plus performants d’aujourd’hui auraient un niveau inférieur à ceux d’il y a 20 ans. Cela reflète un déficit plus large en esprit critique, en analyse des sources et en méthodologie de recherche, compétences pourtant fondamentales pour toute personne engagée dans la transmission du savoir.

 

En 2011, un fait similaire, dont l’incidence était autrement plus grave, eut lieu lors de l’agrégation d’histoire. Un texte présenté comme médiéval s’est révélé être un pastiche de 1964. Le parallèle avec le Lycée Pauline Roland est frappant : dans les deux cas, on a accepté une information sans la remettre en question, ni prendre la peine de croiser les sources.

3. Une opportunité pédagogique à saisir

Cette situation pourrait devenir un cas pratique pour illustrer aux élèves, l’importance de la vérification des sources iconographiques. Le lycée pourrait organiser un atelier ou une conférence sur l’analyse des images, en prenant cet exemple concret comme point de départ. Corriger, c’est aussi rendre justice au combat et à l’héritage de Pauline Roland.

 

Enfin, cet épisode invite à une réflexion plus large sur l’enseignement en rapport avec l’éducation aux médias et à l’information. En effet, pourquoi personne n’a relevé cette erreur avant moi ? Est-ce parce que les usagers (élèves, parents, enseignants) supposent que tout contenu officiel est déjà validé ? Ce serait un indice indirect que l’État, sans le dire explicitement, bénéficie d’une présomption d’infaillibilité dans les faits.

 

Ou alors juste… On s’en balek.

 

Parce qu’un prof de lycée après une journée de travail, ne va pas dans un moment d’égarement se dire :

Tiens, et si je faisais des recherches sur Pauline Roland en passant.

Personne n’a cherché. C’est bizarre ou pas. Mais c’est comme ça.

 

Je dois être bizarre…

 

Bref.

 

Cela nous enseigne que même les institutions peuvent faire preuve de fragilité, et devraient envisager de transmettre ce paramètre dans les cours. leur statut d’autorité peut engendrer une confiance excessive, tant de la part des rédacteurs (qui ne vérifient pas assez) que des usagers (qui ne contestent pas). La confiance doit donc être remise en question, et les institutions éducatives doivent à travers cet épisode s’en relever par le haut.

 

En admettant et en exploitant cette faute comme support pédagogique, l’établissement pourrait non seulement corriger cette incohérence, mais aussi renforcer son engagement en faveur de l’esprit critique, valeur centrale de l’Éducation nationale. Mon intention n’est pas d’accabler qui que ce soit, mais en tant que créateur de contenu et – pour l’occasion – journaliste citoyen, il est de mon devoir d’éclairer cette vérité, d’autant plus surprenant que personne ne l’ait relevé auparavant.

 

Toute dernière chose… Voici l’opportunité de mettre en valeur Flora Tristan. Son visage a été utilisé. Rendons-lui justice en rappelant son engagement pour les droits des femmes et des ouvriers ! Et accessoirement… Mettre son nom sous la fresque 😉.

FLORA TRISTAN (1803-1844)

Portraits Flora Tristan – À gauche, La vie et l’oeuvre de F. Tristan, Jules L. Puech – À droite, l’Union ouvrière de F. Tristan, Éditions des Femmes (livre personnel) – Image centrale, lithographie Jules Laure libre de droits.

Il n’existe en revanche – et sauf erreur de ma part – aucun portrait connu de Pauline Roland 

(c’est triste, mais c’est ainsi)

Gallica n’indique aucune photo ni image montrant le visage de Pauline Roland, mais une simple illustration d’agrément

Je profite de l’occasion en invitant la mairie de Boussac et l’association La Commune 1871 à modifier leur page

Puis, je rappelle… C’est pas grave hein.

 

Allez, on s’embrasse et on oublie ?


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